Une photo, une histoire...

 

 

 

Le baiser qui a choqué le monde : L'histoire derrière une photo emblématique

 

Peu de photos de l'ère de la Guerre froide sont aussi mémorables et chargées de sens que celle capturant l'étreinte entre les dirigeants soviétique et est-allemand. Le cliché de Leonid Brejnev et Erich Honecker, pris en 1979 par le photographe français Régis Bossu, est bien plus qu'une simple poignée de main diplomatique ; c'est un moment de l'histoire figé dans le temps qui a eu une vie propre.

 

Le contexte : Une célébration à l'Est
 

La photo a été prise le 7 octobre 1979 à Berlin-Est, à l'occasion des célébrations du 30e anniversaire de la fondation de la République Démocratique Allemande (RDA). En tant que dirigeant du Parti Communiste de l'Union Soviétique, Leonid Brejnev était le chef d'État le plus puissant du bloc de l'Est, et sa présence à l'événement était une affirmation de l'autorité soviétique. L'hôte, Erich Honecker, à la tête de la RDA, attendait l'approbation de Moscou pour la légitimité de son régime.

Entre les dirigeants communistes de l'époque, il était de coutume de se saluer par une triple accolade accompagnée d'un baiser sur la joue, un geste connu sous le nom de "baiser fraternel socialiste". Ce baiser était censé symboliser une forte solidarité et une fraternité indéfectible.

 

Le moment unique capturé par Régis Bossu
 

Alors que d'autres photographes attendaient la poignée de main officielle, Régis Bossu, alors photographe pour l'agence de presse Sygma, a choisi un angle différent. Il s'est positionné pour capter le baiser, qui ce jour-là a dépassé la formalité pour devenir particulièrement intense et passionné. Le visage fermé de Brejnev et les yeux mi-clos d'Honecker ont donné à l'image une dimension troublante, presque surréaliste.

Le moment n'était pas un simple échange diplomatique : il illustrait une dépendance, un rapport de force entre la superpuissance et son satellite. Régis Bossu, par son choix de cadrage et son timing parfait, a transformé un rituel politique en une image profondément symbolique de la domination soviétique.

 

L'héritage d'une image immortelle
 

La photo de Bossu est rapidement devenue célèbre, mais elle a acquis une notoriété mondiale des années plus tard, après la chute du mur de Berlin. En 1990, l'artiste russe Dmitri Vrubel a utilisé le cliché comme base pour sa célèbre peinture murale sur la East Side Gallery à Berlin. L'œuvre, intitulée « Mon Dieu, aide-moi à survivre à cet amour mortel », a superposé la photo du baiser sur les ruines du mur, transformant l'image en une puissante critique visuelle de la relation entre l'URSS et l'Allemagne de l'Est.

Cette photo n'est pas seulement un vestige du passé ; elle reste pertinente aujourd'hui comme un rappel visuel du contrôle et de la solidarité forcée de l'ère communiste. Grâce au regard de Régis Bossu, un instant fugace est devenu un symbole durable de la politique de la Guerre froide et de l'héritage de l'art de rue.

 

© Régis Bossu